Un village au Bengale Occidental

« Treize hommes », histoire d’un viol et plus encore

Publié le 9 mai 2016 par dans Société

Ce n’est pas un roman et encore moins un « romanquête ». Treize hommes est un reportage, solide et carré. Un long travail sur le terrain réalisé par une journaliste indienne, Sonia Faleiro. A l’origine, le viol en réunion de Baby, une jeune fille de la tribu des Santal, au Bengale occidental, par treize hommes de son village. L’incident s’est déroulé début 2014, un an à peine après le viol collectif dont avait était victime « Nirbhaya » (de son vrai nom Jyoti Singh). En décembre 2012, cette jeune étudiante avait été sauvagement attaquée et violée par une bande de jeunes garçons en goguette à bord d’un bus volé à New Delhi. Elle avait succombé à ses blessures 13 jours plus tard. Elle était devenue le symbole des abus sexuels dont sont si souvent victimes les femmes de son pays. Son agonie avait eu sur les Indiens l’effet d’un électrochoc.

Le viol de Baby par des hommes de sa tribu ne pouvait donc pas passer inaperçu. Il s’était pourtant déroulé à Subalpur, petit village reculé en proie à une profonde misère, et ignoré de tous. Il fit la une des journaux nationaux et conforta la presse internationale dans l’idée que, décidément, le viol était un mal endémique en Inde. Plus que ce thème « porteur » c’est toutefois l’environnement et le contexte dans lesquels avait eu lieu l’incident qui éveillèrent la curiosité de la journaliste. Au final, ce n’est pas une problématique unique (le viol) qu’elle découvre et dépeint, mais une batterie de questions politiques et sociales d’une rare complexité, qu’elle dévide comme un écheveau.

Faut-il prendre pour argent comptant le récit de Baby ? Comment vérifier la véracité de ce qui s’est passé dans une région aussi perdue où la plupart des habitants ne savent ni lire ni écrire ? Si la jeune femme a menti, pourquoi, et qui l’y a poussée ? Malgré elle, Sonia Faleiro se fait détective. Et alors qu’il touche à sa fin, son reportage connaît un véritable rebondissement.

 

Une jeune femme délurée

Dès les premières pages, nous pénétrons dans l’univers très particulier de la tribu des Santal. Baby est certes une jeune femme délurée, qui a vécu et travaillé à Delhi. Elle porte des shorts et possède un téléphone portable. Surtout, elle a un amant, Khaleque. Mais passe encore. Ce qui ne passe pas en revanche, c’est qu’il est musulman, c’est un outsider, un étranger à la tribu.

« Les filles n’avaient pas une haute estime de Khaleque. Pas seulement parce que c’était un mec poilu à l’air fuyant, ou même parce qu’il était marié. Les villageois avaient d’ailleurs des idées avancées en matière de sexe. Filles et garçons avaient des rapports sexuels avant le mariage, et les veuves n’étaient pas condamnées à vivre en parias sociaux. De manière inhabituelle pour l’Inde, le remariage était commun. Mais entretenir une relation sexuelle avec Khaleque était d’un tout autre ordre. Les habitants de Subalpur appartenaient à une tribu indigène, les Santal, qui considéraient les populations non tribales, Bengalis compris, comme des dikus, des outsiders. Entrer en relation avec un diku était inconcevable », détaille la journaliste. Expliquant dans la foulée : « Cet instinct d’autoconservation favorise l’auto-administration ». Le viol de Baby dans le but de la punir de ses incartades a-t-il été ordonné par la cour de justice parallèle du village ? « En avril 2010, deux adolescentes d’un village du district de Birbhum (dont dépend Subalpur) avaient été poursuivies, déshabillées et agressées sexuellement en public parce que l’une d’elles avait défié un ordre émanant d’un conseil tribal interdisant aux femmes de posséder un téléphone portable. Le mois suivant, une adolescente du district de Rampurhat avait dû parader nue sur une distance de six kilomètres sous les huées du village pour avoir entretenu une relation sexuelle avec un outsider », rapporte Sonia Faleiro.

 

Conseils de village

Les tribaux ne sont pas les seuls en Inde à s’en remettre à leur propre justice. « Ainsi, dans le Nord rural existe-t-il des conseils de village similaires, les khap panchâyats » nous dit encore Sonia Faleiro.

La majeure partie du reportage, qui court sur une centaine de petites pages, est consacrée aux témoignages des différents protagonistes : ceux des hommes soupçonnés d’avoir violé Baby dans la nuit du 20 au 21 janvier 2014 ; ceux des anciens du village ; la déposition de Khaleque ; et, surtout celle de Baby. Lorsque la journaliste put la rencontrer, elle lâcha simplement : « Ce que je dis est un fait ». Les accusés furent condamnés à de lourdes peines de prison.

L’enquête prend cependant un tour très particulier lorsque la journaliste rencontre une éditrice de la tribu des Santal, Ruby Hembrom. Ruby est une « Santal des villes ». Elle est érudite et connaît les traditions ancestrales de sa tribu. C’est aussi une activiste qui sait que les hommes politiques et les gros entrepreneurs sont prêts à tout pour confisquer leurs terres aux paysans Santal pour en exploiter le sous-sol. Et si le viol de Baby avait été inventé de toutes pièces ? Et si la jeune femme avait été manipulée par des politiciens pour que l’on puisse se débarrasser des Santal de Subalpur à moindre coût ? « En dépit des menaces à l’encontre de leur vie, les Santal ont accru leurs protestations contre les mainmises sur leurs terres, en manifestant et même en fermant des carrières de force. Les entrepreneurs ont répliqué avec violence », écrit Sonia Faleiro. L’écheveau n’en finit pas de se dévider…

 

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Publié en anglais en 2015, « Treize hommes » est sorti en librairie en français début avril. 

Editions Actes Sud, série Lettres indiennes dirigée par Rajesh Sharma. 

104 pages, 13,80 €. Version Kindle, 9,99 €  

 

Paru sur Namaste ! Salam ! @http://blog.lefigaro.fr/inde/


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