Dansborg et Parade Square

Tranquebar, une nostalgie danoise

Publié le 27 janvier 2016 par dans Reportage

Oubliant les pluies torrentielles qui ont ravagé le Tamil Nadu début décembre 2015, Tranquebar s’ébroue sous un pâle soleil. Sur la plage étroite qui longe l’Océan indompté, de jeunes musulmanes en abaya rient à gorge déployée lorsque les vagues en se brisant viennent leur lécher les pieds ; des hindoues en sari gloussent et poussent de petits cris ; des familles entières de touristes du Pendjab affichent bruyamment leur bonheur d’être là… Sur Parade Square, la grande place qui sépare Dansborg, l’imposant fort construit par les Danois au XVIIe siècle, du Bungalow on the Beach, autrefois résidence du collecteur britannique, des garçons tamouls montent à cru de petits chevaux faméliques. Les réverbères, copie conforme de ceux que l’on trouve à Berlin, Paris ou… Copenhague, rappellent qu’il était une fois, Tranquebar était danois.

 

Les Danois ont mis du temps à renouer avec leur passé colonial. « On a peut-être du mal à le croire aujourd’hui, mais le Danemark fut une puissance coloniale avec de vraies colonies et des comptoirs en Afrique, à Ceylan (Sri Lanka), en Inde, en Indonésie, en Chine et dans les Iles Vierges », relève un historien à Copenhague.

 

L’affaire avait commencé en 1616, sous le règne de Christian IV. A l’époque, toutes les puissances européennes se dotaient de compagnies maritimes chargées d’établir des liens commerciaux avec des contrées lointaines : l’Inde, Ceylan, l’Asie du Sud-Est, la Chine. Mais la concurrence était féroce et tout autant que savoir commercer, il fallait savoir batailler. Les Danois formèrent la Ostindisk Kompagni (La Compagnie danoise des Indes orientales). En 1618, Christian IV dépêcha une flottille de quatre bateaux vers Ceylan. Le commandement en fut confié à un jeune amiral de 24 ans, Ove Gjedde. Il était secondé par le Hollandais Roland Crappe, entré au service de la Ostindisk Kompagni.

 

Pas un bateau en 26 ans

Le voyage fut long et éprouvant. Au Cap Vert, des pirates français s’emparèrent de deux navires danois. Et à l’arrivée à Ceylan, deux ans plus tard, il ne restait plus que la moitié de l’équipage. Gjedde n’était pas au bout de ses peines. Les Portugais l’avaient devancé dans l’île et ce n’est qu’après d’intenses pourparlers que le souverain de Kandy octroya aux Danois un bout de terre à Trincomalee, sur la côte est de Ceylan. Peu satisfait, l’amiral envoya Crappe en éclaireur en Inde, sur la côte de Coromandel. Le Hollandais négocia avec le Raja de Tanjore et celui-ci accepta de louer aux Danois le port de Tranquebar pour une somme dérisoire. La première chose que fit Gjedde en y débarquant en 1620, fut d’y faire construire un fort imprenable, Dansborg.

 

Le commerce entre le Danemark et l’Inde fut particulièrement florissant. Il s’étendit à la Malaisie. On dit même que les Danois importèrent en Europe plus de thé que les Britanniques. Ils rapportèrent aussi de l’ivoire, de la soie, du poivre… Les bateaux repartaient de Copenhague chargés d’argent, de canons, de mousquets et autres armes à poudre.

 

Puis vint 1643 et la guerre entre la Suède et le Danemark. Le conflit accapara les Danois, portant un coup d’arrêt à la Ostindisk Kompagni. Pendant 26 ans, Tranquebar ne vit arriver aucun bateau. En 1669, lorsque les Danois revinrent, il ne restait plus qu’un seul de leurs compatriotes retranché à Dansborg, un caporal qui refusa de rendre le fort. Il ne fut pas difficile de l’en déloger et les affaires reprirent. Tranquebar devint une petite bourgade prospère de 3 000 habitants et les Danois étendirent leurs possessions à des terres agricoles le long de la côte. C’était compter sans les Britanniques. Leur influence grandissante en Inde menaçait toutes les autres puissances européennes.

 

Les Anglais avaient de surcroît un sérieux contentieux avec les Danois : en 1801, Copenhague avait  conclu un traité avec Napoléon Ier. Entre 1807 et 1814, les Britanniques coulèrent 1 400 bateaux danois et norvégiens et en 1843, la Compagnie danoise des Indes orientales se retrouva une nouvelle fois en faillite. Deux ans plus tard, le Danemark vendit Tranquebar aux Anglais pour une poignée de livres sterlings. En 1868, il leur donna Nicobar sans contrepartie.

 

Pour autant, en 1802 encore, le théologien et géographe franco-prussien Jean-Pierre Guillaume Catteau-Calleville, faisant l’état des lieux du Danemark, décrivait ainsi les possessions du royaume en Inde : « Tranquebar, dans le royaume de Tanjour, sur la côte de Coromandel, est situé sous le 10° d. 50’, latitude nord. La ville même est entourée d’un mur, et défendue par un fort nommé Dansborg. Elle est à trente-six milles de Madras, à cinq de Negapatnam, et à deux de Karikal (…) La contrée ressemble, pour le climat, au reste de l’Asie méridionale. Les rizières en occupent la plus grande partie. Outre Tranquebar, les Danois ont, sur la côte de Coromandel, la loge de Portonovo, et sur la côte de Malabar, les loges de Callicut et de Collège. Ils ont de plus la loge de Frédéricsnagor (1), avec un district de quelques milles, dans le Bengale ; celle de Ballasore, dans l’Orixa, et celle de Patna, dans le Behar.

Les îles Nicobar, ou Frédéric, dont les plus septentrionales portent aussi le nom particulier de Sombrères, sont situées vers le golfe de Bengale ( …) Les plus importantes de toutes, la grande et la petite Nicobar, ont ensemble une étendue de cinq milles carrés, et ne sont séparées que par un canal étroit ».

 

Dansborg et Parade Square avant la restauration

Dansborg et Parade Square il y a cinq ans avant la rénovation du site

 

L’auteur poursuivait ses observations en notant que le sol et le climat ne sont pas aussi favorables dans les îles que sur les côtes de Coromandel et de Malabar. « La terre produit pourtant beaucoup, et produirait davantage, si elle était secondée par l’industrie (…) On croit que le sol, convenablement exploité, pourrait produire des cannes à sucre, des épiceries, du riz, du café, du safran », suggérait-il.

Personne ne suivit vraiment les conseils de Catteau-Calleville et l’on sait ce qu’il advint de l’archipel de Nicobar. Après être passées sous domination autrichienne à la fin du XVIIIe siècle, puis britannique au XIXe, l’Inde récupéra les îles en 1947. Stratégiquement bien placées pour contrer la présence chinoise dans l’Océan Indien, elles accueillirent des bases militaires. Exit le tourisme. Le tsunami du 26 décembre 2004, qui fit plus de 220 000 morts sur le pourtour de l’Océan Indien y aurait tué au moins 6 000 personnes et fait d’énormes dégâts. Mais, secret militaire oblige, on en entendit peu parler…

 

Sur la côte de Coromandel ce fut une autre histoire. Tranquebar était redevenu depuis longtemps un petit village de pêcheurs bien tranquille. La vague géante y fit 700 morts. Au lendemain de la catastrophe, le quotidien The Hindu affichait en une la photo de Dansborg. Solide comme le roc, le fort n’avait pas bougé d’un iota. Tranquebar se rappela son passé colonial. Le Danemark aussi. En 2002, un petit groupe de Danois nostalgiques des comptoirs avait créé une association, la  « Foreningen Trankebar », l’« Association Tranquebar ». Avec pour tâche de redonner un coup de jeune aux constructions datant de la colonisation, qui tombaient sérieusement en ruines. Le tsunami a apporté une dimension plus « humaine » à la mission de l’Association.

 

« Au début, l’idée était simplement de repeindre le bâtiment où le gouvernement danois avait sa résidence au cours du premier siècle de sa présence en Inde. Nous avons obtenu la permission des autorités du Tamil Nadu et certains membres de l’Association ont même investi leur propre argent dans la restauration du fort. Puis l’Archaeological Survey  of India (ASI) a aidé à rénover la porte qui marque l’entrée de Tranquebar », explique Karin Knudsen, présidente de l’Association.

 

En décembre 2004, seuls une partie de Dansborg, la Porte de la ville avec l’écusson danois et le cimetière avaient été nettoyés. « Après le tsunami, nous avons commencé par récolter de l’argent au Danemark pour construire un mur de protection en granit le long du littoral. Nous avons aussi acheté des camions citernes pour approvisionner Tranquebar en eau potable », poursuit Karin Knudsen.  Puis les travaux de restauration ont repris, avec notamment la remise en état de l’ancienne résidence du gouverneur. Enfin, plus original, l’Association a entrepris de faire fouiller les fonds marins à la recherche des épaves – ou ce qu’il pourrait en rester – des nombreux navires danois qui avaient coulé au large de la côte de Coromandel entre 1620 et 1843. Il y en eut beaucoup…  Jusqu’ici, les plongeurs n’ont guère remporté le jackpot mais en 1996, R. Sankar, un jeune habitant du village, a trouvé plusieurs pièces d’ancienne monnaie danoise sur le rivage.

 

La statue de Ziegenbalg

L’évangélisation selon Ziegenbalg

Curieusement, Tranquebar n’a pas cédé au tourisme de masse. On ne s’en plaindra pas. Le village n’a vu fleurir ni magasins de souvenirs en toc, ni boutiques de vêtements. Aucun restaurant ne se targue de préparer des mets européens. Il n’y a d’ailleurs pratiquement pas de restaurant à Tranquebar. « La saison est trop courte, on ne travaille pas plus de 3 mois par an », note un employé du Bungalow on the Beach. L’ancienne résidence du collecteur britannique a été rachetée par la chaîne de « non-hôtels » Neemrana, qui en a fait le fleuron touristique de Tranquebar. Paradoxalement, alors que le gouvernement du Tamil Nadu pousse pour faire de Tranquebar une destination touristique, on y trouve aujourd’hui moins facilement à se loger qu’il y a quelques années. Les Danois viennent certes de plus en plus nombreux, mais mis à part les membres de l’Association Tranquebar, ils sont souvent de passage. « Quand on est Danois, on doit aller au moins une fois à Tranquebar.  Vous y trouverez toujours quelques Danois nostalgiques avec lesquels boire une bière », s’esclaffe une jeune femme de Copenhague. En revanche, les touristes indiens affluent.

 

Bestseller, une fondation philanthropique danoise, continue de développer des projets, notamment dans le micro-crédit. Elle s’intéresse aussi au patrimoine danois de Tranquebar. « Bestseller avait acheté des maisons très endommagées par le tsunami afin d’éviter que des spéculateurs ne s’en emparent et se mettent à construire des bâtiments neufs et laids le long de la côte », confie un ancien responsable de la fondation sous couvert d’anonymat. Le problème est qu’elles sont toujours en ruines. Intra muros, les rues sont tirées au cordeau, les trottoirs affichent fièrement leurs dalles rouges et blanches. Les murs des églises et des écoles sont d’un blanc éclatant. D’aucuns voient dans cet ordre presque parfait, si rare en Inde, l’influence danoise. « C’est aussi le coin le plus tranquille du hameau, affirme Merinal, professeur au collège du village. Les trois communautés, chrétienne, musulmane et hindoue, y sont représentées à parts égales et tout le monde s’entend bien ».

 

Dans la rue principale de Tranquebar,  le nombre d’églises et de bâtiments religieux est impressionnant. Le résultat de l’évangélisation qu’y mena tambour battant le pasteur luthérien Bartholomäus Ziegenbalg. Un Allemand venu prêcher la bonne parole en compagnie d’un autre pasteur, Heinrich Plütschau. Ils arrivèrent en 1706.

Ziegenbalg apprit aussitôt le tamoul et se mit en tête de traduire et d’imprimer la Bible dans cette langue. Il fit venir une presse d’Europe. Outre la Bible, elle servit à publier de nombreux ouvrages et il n’est pas exagéré de dire que le pasteur allemand fut le « Gutenberg » de l’Inde. Sa statue, fraîchement redorée, trône sur l’artère principale de Tranquebar, non loin de la mer. Ceci explique-t-il cela ? L’ambassade d’Allemagne à New Delhi aurait l’intention de venir, à son tour, aider à l’entretien du patrimoine de l’ancienne colonie danoise.

 

La ville en ses murs n’abrite guère de pêcheurs. On les trouve un peu plus loin sur la côte. Onze ans après le tsunami, les hommes partent toujours en mer au cœur de la nuit sur des catamarans de fortune. Ils rentrent au petit matin et le poisson se vend à la criée sur la plage alors que le soleil est déjà haut. Mais les choses évoluent là aussi. « La fille d’une famille de pêcheurs a réussi le concours de l’IAS (Indian Administrative Service, l’équivalent de l’ENA). Elle est la fierté de Tranquebar », confie Merinal. Elle ajoute : « Les enfants des pêcheurs trouvent le métier de leur père trop dangereux. Depuis le tsunami, il y a eu une prise de conscience. Les jeunes ont la certitude qu’ils peuvent monter dans l’échelle sociale ».

 

(1) Frédéricsnagor, aujourd’hui Serampore, au Bengale occidental, est restauré par le gouvernement danois, le musée national du Danemark et la fondation privée Realdania.

 

 

 

 

 


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