Salman Rushdie

Rushdie : « Voir l’Inde devenir moins tolérante est très contrariant »

Publié le 13 juillet 2016 par dans Paroles d'experts

Le quotidien sri-lankais Daily Mirror publie dans son édition du 13 juillet une longue interview de Salman Rushdie. L’écrivain britannique d’origine indienne y parle notamment de la liberté d’expression (et de sa restriction), rapportant ce qu’il a vu au Pakistan sous la botte des militaires ; relatant ce qu’il a vécu en Inde lors de l’ « emergency » imposée par Indira Gandhi de 1975 à 1977 ; commentant la situation aujourd’hui…

 

Il ne revient que brièvement sur les « Versets sataniques ». Ce fut pourtant pour lui une terrible expérience en la matière : en 1989, l’ayatollah Khomeini avait lancé une fatwa réclamant son exécution. Les « Versets » étaient irrévérencieux pour le Prophète Mahomet, avait jugé le leader religieux iranien. Pendant dix ans, Rushdie a vécu en semi-clandestinité et sous haute protection. Ce qui ne l’empêche pas de dire : « Je suis très fier des ‘Versets sataniques’, je pense que c’est l’un de mes meilleurs romans et j’encourage les gens à le lire de manière à ce qu’ils se fassent eux-mêmes une opinion ».

 

Rushdie est né à Bombay en 1947, l’année de la Partition qui a vu naître dans le sang l’Inde actuelle et le Pakistan. Il a quitté l’Inde pour la Grande-Bretagne à l’âge de 14 ans.

« J’ai vécu dans divers endroits où la liberté d’expression était menacée. Je me rappelle l’Inde où je me trouvais pendant l’ « emergency ». A l’époque, j’avais commencé à écrire « Les enfants de minuit ». La presse était lourdement censurée. Des gens étaient jetés en prison pour avoir osé exprimer leur opinion, y compris des membres de la famille d’Indira Gandhi. » Plus loin, Rushdie reconnaît que peu de journalistes indiens ont osé s’élever contre la censure imposée par Indira Gandhi.

 

« J’ai aussi eu toute ma vie de la famille au Pakistan, poursuit-il. A cause de la Partition, ma famille avait été quasiment coupée en deux. La moitié vivait au Pakistan, l’autre moitié en Inde. J’avais des cousins, des tantes et des oncles en Inde et au Pakistan. J’y allais régulièrement lorsque j’étais jeune. Me trouver au Pakistan sous différentes dictatures – la période Ayub Khan, la période Zia-ul-Haq – m’a permis d’avoir une expérience de première main de ce qu’une censure a d’étouffant. Pas seulement la censure en tant que telle, mais la peur de dire ce que l’on pense. »

 

Il se rappelle ainsi une visite chez des cousins à Karachi. « Nous avions été invités à une soirée. J’avais posé une question dont je ne me souviens pas sauf qu’elle était d’ordre politique sur la situation dans le pays. Mon cousin, qui était assis en face de moi m’a envoyé un coup de pied sous la table. Et comme je n’étais pas né d’hier, j’ai changé de sujet et j’ai posé une question sur le cricket.

Vingt minutes plus tard environ mon cousin m’a dit : ‘C’est OK maintenant’. Je lui ai demandé ce qu’il voulait dire par là. Il m’a répondu que la personne qui avait quitté la pièce avait été identifiée comme étant un informateur. Maintenant qu’il était parti on pouvait parler librement. J’ai demandé pourquoi ils l’avaient invité sachant qu’il était un informateur. ‘Si nous ne l’avions pas invité nous n’aurions pas su qui était l’informateur et quelqu’un d’autre aurait été envoyé’ m’a-t-il répondu. »

 

Salman Rushdie affirme encore avoir « toujours vivement réagi contre la censure ». Et de raconter : « A une certaine époque, Indira Gandhi voulait me traîner devant la justice. Le cas a été enterré car malheureusement elle a été assassinée. Mais il n’est pas inhabituel, même chez des auteurs de pure fiction, de se heurter aux structures du pouvoir. Cela se passe dans beaucoup de pays. (…) En Union soviétique nombre d’écrivains ont eu leur vie détruite parce qu’ils essayaient de s’élever contre le pouvoir soviétique dans leurs écrits. C’est encore le cas en Chine à l’heure actuelle. Des journalistes, des écrivains sont opprimés, ils disparaissent. Beaucoup vivent de manière très précaire. Il m’a toujours semblé naturel de devoir lutter contre cela. »

 

« La démocratie ne se résume pas à des élections »

Interrogé dans la foulée sur ce qu’il pense de l’Inde d’aujourd’hui et du Shiv Sena (parti nationaliste régional implanté dans le Maharashtra), Rushdie exprime ses craintes d’une montée de l’intolérance en Inde.

 

« La montée du Shiv Sena à Bombay a été un moment très triste. Cela a changé le caractère de la ville. De tolérante et accueillante, Bombay est devenue intolérante et fermée » confie-t-il au quotidien sri-lankais.

Ajoutant : « Je suis très inquiet de voir combien les Indiens se sont éloignés de l’idéal de liberté, combien la liberté a rétréci. Je n’ai pas envie de voir l’Inde devenir le Pakistan. L’Inde avait toujours été différente des pays qui l’entourent, des pays où règne souvent l’autoritarisme, avec des régimes puritains, que ce soit en Birmanie ou au Pakistan.

Voir l’Inde devenir moins tolérante est très contrariant. L’Inde avait toujours été très fière de se présenter comme la ‘plus grande et la plus vaste démocratie du monde’. Elle a l’air bien moins démocratique qu’elle ne l’était. La démocratie ne se résume pas à des élections. Ce n’est pas juste le droit d’aller voter tous les cinq ans.  La démocratie, c’est ne pas craindre d’exprimer des opinions contre le gouvernement, de pouvoir le faire en toute sécurité. (…) En d’autres termes, les opinions minoritaires, celles qui s’opposent au régime, voire les opinions dissidentes, sont une part essentielle d’une société démocratique. Or en Inde, ceux qui expriment ce genre d’opinions sont de plus en plus vulnérables. »

 

Pour lire l’interview intégrale en anglais, où bien d’autres sujets sont abordés, notamment l’islamophobie, cliquer sur http://www.dailymirror.lk/112433/Exclusive-Salman-Rushdie-speaks-to-Daily-Mirror

 


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