La vieille ville de Peshawar

L’ombre des talibans sur la société pakistanaise

Publié le 3 mars 2013 par dans Société

Les talibans pakistanais ne désarment pas. A Peshawar, la métropole « pachtoune » située à l’orée des Zones tribales frontalières de l’Afghanistan, leurs « brigades du vice et de la vertu » ont toujours bon pied, bon œil. Le message qu’elles viennent d’envoyer à une soixantaine de petits commerçants spécialisés dans les téléphones portables et autres produits audio-visuels bas de gamme est sans ambiguïté : ou vous fermez boutique, ou nous vous envoyons nos poseurs de bombes. « Vos marchés sont devenus des centres d’impudeur. Notre mission est de mettre un terme à ce commerce impudique et si nous n’arrêtez pas de vous-mêmes, nous ferons un exemple », menace une missive expédiée la semaine dernière par les talibans à ces vendeurs de clips vidéo, clés USB, sonneries pour téléphones portables souvent empruntées à des musiques de films etc.

 

Donnant dans l’austérité mais se voulant pragmatiques, les militants islamistes ont ordonné à ces « marchands de lubricité » de s’en tenir au strict commerce du téléphone portable de base assorti de son accessoire de première nécessité, le chargeur.  « Ne nous obligez pas à envoyer un poseur de bombes, vous avez une semaine pour brûler un matériel qui défie toute pudeur. Contentez-vous de vendre des portables, des batteries et des chargeurs », poursuit l’avertissement. Un business beaucoup moins lucratif, qui ne manquera pas de faire chuter vertigineusement le chiffre d’affaires dans les petites échoppes où les « produits dérivés » rapportent bien plus qu’un téléphone minimal à 12 euros.

 

Les commerçants ne le savent que trop, l’affaire est à prendre au sérieux. Par le passé, des magasins offrant des DVD et des CD ont déjà été détruits par les talibans à Peshawar. Ils ont donc obtempéré. Prudents, ils ont aussi déplacé le parking car ils le savent d’expérience, les bombes sont souvent dissimulées sur des motos, des vélos ou dans des voitures.

 

Il y a belle lurette que les talibans font la pluie et le beau temps dans la vie sociale et culturelle à Peshawar et, à vrai dire, dans toute la région du nord-ouest du Pakistan, de la province de Khyber-Pakhtunkhwa à la Vallée de Swat. Et, cela va sans dire, dans les Zones tribales. Qu’il s’agisse de la santé, de l’éduction ou de la vie artistique, tous ceux qui participent de près ou de loin à des activités dans tous ces domaines s’exposent à la colère des militants islamistes.

 

Réfugiés de la Vallée de Swat au camp de Jalozai près de Peshawar

 

En juin 2012, les talibans ont ainsi interdit la vaccination contre la poliomyélite dans leurs fiefs, prenant pour argument que la maladie fait moins de morts que les drones américains « qui rendent fous » les habitants de la région.  Et affirmant que la plupart des campagnes visant à prévenir la polio  sont menées ou financées par des « agents de l’étranger », en clair des espions. Au cours des derniers mois, plusieurs membres d’organisations gouvernementales et non gouvernementales ayant bravé l’interdit ont été tués au Pakistan. Au printemps dernier toujours, Ghazala Javed, jeune chanteuse de 24 ans, a été abattue de plusieurs balles par deux hommes à moto à Peshawar. Même si la police n’a jamais écarté la piste de la vengeance familiale, Ghazala, qui était originaire de la Vallée de Swat, avait reçu des menaces des islamistes. Vallée de Swat encore : en octobre dernier, les talibans ont revendiqué l’assaut armé contre le bus scolaire où se trouvait la jeune Malala Yousafzai. Elle a échappé de justesse à la mort. Agée de 14 ans, la jeune activiste défend ardemment le droit à l’éducation pour les jeunes Pakistanaises, notamment dans cette Vallée de Swat que l’armée pakistanaise se targue d’avoir libérée de l’emprise des talibans en 2009.

 

Dès 2002, les talibans avaient commencé à terroriser les musiciens à Peshawar. Puis ils y avaient interdit les affiches représentant des femmes. Un point sur lequel ils avaient le soutien de la Muttahida Majlis-e-Amal (MMA, ombrelle regroupant plusieurs partis religieux) arrivée au pouvoir à Peshawar en 2002, grâce au général-président Pervez Musharraf. Depuis le départ de la MMA, en 2008, les visages féminins ont fait timidement  leur réapparition sur les affiches publicitaires de la ville.

 

Les talibans pakistanais sont partis à la reconquête de la ceinture pachtoune pakistanaise dès la débâcle de leurs frères en Afghanistan, à l’automne 2001. Parce que ce fut aussi leur débâcle : nombre d’entre eux étaient allés se battre contre les troupes de l’OTAN en Afghanistan après la chute du régime des étudiants en théologie à Kaboul. Grignotant du terrain, en désordre d’abord, ils ont fini par se regrouper en un redoutable mouvement, le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP, le Mouvement des talibans au Pakistan). Ils ont fait alliance avec des seigneurs de la guerre afghans, al-Qaïda et avec les groupes djihadistes anti-indiens basés à l’est du pays. Les maladresses d’Islamabad et l’impopularité des frappes de drones américains sur les Zones tribales ont fait le reste. Soufflant le chaud et le froid, l’armée et le gouvernement civil d’Islamabad ont alterné attaques et tentatives de dialogue avec les militants. Sans grand succès. Sans grande détermination non plus. Résultat, alors que se profile à l’horizon la fin de la guerre en Afghanistan, les militants islamistes « made in Pakistan » restent aujourd’hui une menace de taille pour Islamabad et la population pakistanaise.

 

Crédit photos : Marie-France Calle

En haut : La vieille ville de Peshawar

Au centre : Réfugiés de la Vallée de Swat dans le camp de Jalozai près de Peshawar en 2009


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