Benazir Bhutto

« La Huitième Reine » ou la souffrance du Pakistan

Publié le 18 juin 2016 par dans Culture

Le 18 octobre 2007, l’ex-Premier ministre et présidente du Parti du Peuple Pakistanais (PPP) Benazir Bhutto,  rentrait d’un long exil. « Dans la Huitième Reine » (1), Binah Shah, écrivain et journaliste, fait de ce retour le fil conducteur d’une somptueuse fresque historique.

 

Le roman se déroule avec une régularité de métronome : un chapitre au présent, un autre au passé. Un point à l’endroit, un point à l’envers… Bina Shah tricote son ouvrage sur le Sindh, le fief de la dynastie Bhutto et l’une des provinces pakistanaises les plus féodales, en exécutant un aller-retour passé-présent. Construisant ainsi une histoire dans l’Histoire avec un grand « H ».

 

Le présent est incarné par Ali Sikandar. Jeune journaliste en proie à une foule de contradictions personnelles, il vit sur le mensonge qu’il a fabriqué, racontant à qui veut l’entendre que son père est mort. En vérité, le Pir Sikandar Hussein, un zamindar (propriétaire terrien) a déserté son premier foyer pour prendre une seconde épouse. Difficile à accepter pour le jeune homme qui s’enferre dans des mensonges gigognes d’où il aura du mal à s’extirper. « Ali souhaitait échapper à l’obligation de considérer son père comme pleinement humain. Décréter que son père était mort  était une décision prise dans le cœur, la tête et l’âme d’Ali ».

Pour des raisons plus politiques, mais aussi en raison de son mal-être, il refuse de s’identifier aux zamindars, cette bande de « féodaux » attardés dont fait partie son père.

 

Enfin, pour se compliquer un peu plus la vie, Ali est tombé amoureux de Sunita, une jeune Hindoue. Là encore, il se réfugie dans le déni. « Il était convaincu que l’écart entre eux, la question de leur différence de religion, était sans conséquence : musulmans et hindous avaient coexisté dans le Sindh pendant des siècles, ils célébraient même le culte ensemble dans les sanctuaires soufis de l’intérieur ».

 

Le jeu des rois

Le passé, ce sont des saynètes autour de grandes figures du Sindh et des colons britanniques. Certaines plus dramatiques que d’autres. Cela donne des pages émouvantes comme celles où est narrée l’exécution du Pir Pagaro, en 1943. La lutte pour l’indépendance battait alors son plein dans l’ensemble du « Raj » britannique. Dans la province du Sindh, le Pir Pagaro Hazrat Pir Sayed Sibghatullah Shah II, avait déclaré sa communauté « Hur », terme qui signifie « libéré de l’esclavage britannique ».

Il est conduit à la potence au petit matin après avoir passé la nuit à jouer aux échecs, « Shatranj. Le jeu des rois ». « A l’approche de l’aube, les mains du Pir ne tremblaient pas ; ses yeux ne semblaient pas atteints de lassitude (…) Il avait l’air d’un homme qui n’a pas peur mais qui, plutôt, s’amuse des caprices de l’existence, du dénouement inattendu où le destin l’avait conduit (…) Il se détourna, salua le colonel d’un hochement de tête et, sortant sans aide de la cellule, marcha devant les hommes qui flanquaient le couloir pour le voir passer ».

 

Comme en écho, on assistera, à la fin du livre, à la lente marche de Benazir Bhutto vers sa propre mort, debout dans son Land Cruiser blanc comme jugée sur l’échafaud. Car « La Huitième Reine » est avant tout un roman politique dont Benazir est l’héroïne. D’où, peut-être, ce titre en français, le titre original étant : « A Season for Martyrs ». Le récit contemporain se déroule sur un laps de temps très court. Il s’ouvre sur le retour à Karachi – dans la violence – de la dernière grande figure du clan Bhutto, à l’automne 2007. Il se termine sur son assassinat à Rawalpindi, non loin des quartiers généraux de l’armée pakistanaise, le 27 décembre 2007.

 

COUVERTURE de la HUITIEME REINE

 

Envoyé par sa chaîne de télévision pour couvrir les rassemblements où apparaît cette « huitième reine du Sindh », Ali est aux premières loges. Il n’aime pas particulièrement Benazir… que son père idolâtre. Pourtant, au fil des pages, ses sentiments évoluent et il voit lui aussi dans le retour de Benazir une possible rédemption pour le Pakistan. Mieux, il voit en elle sa propre rédemption.

 

Au cours du récit, le général-président Pervez Musharraf en prend pour son grade. Bina Shah revient notamment sur ce que l’on a appelé l’affaire des juges. Le 9 mars 2007, Musharraf avait limogé le président de la Cour suprême du Pakistan, le juge Chaudhry, craignant qu’il ne brandisse la Constitution pour lui barrer la route vers un nouveau mandat présidentiel. Mais, par un effet boomerang, Chaudhry était rapidement devenu l’icône du mécontentement de la société civile pakistanaise.

 

Lorsque l’on referme ce roman admirablement bien construit, on réalise que Bina Shah vient précisément d’écrire un nouveau chapitre de l’Histoire de son pays.

 

 

Publié en français par Actes Sud dans la collection « Lettres indiennes » dirigée par Rajesh Sharma, 368 pages, 23 €

Existe en format Kindle, 16,99 €

 

 


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