Peshawar Pakistan

Déçus par la démocratie, les Pakistanais se tournent vers la Charia

Publié le 8 avril 2013 par dans Actualité

 

A un mois des législatives, alors que la campagne électorale bat son plein, le Pakistan se cherche toujours un homme providentiel. De tous les candidats au poste de Premier ministre, aucun ne semble remplir les critères, somme toute assez flous, de ce « sauveur » tant attendu.  Laissant la porte ouverte, après cinq ans d’une fragile démocratie, au retour des militaires dans un pays en ruines et sans illusions, où la religion prend de plus en plus d’importance. Certains analystes vont jusqu’à parler de « syndrome Zia-ul-Haq », du nom du général qui mit le Pakistan en coupe réglée dans les années 1980 à grands coups de loi islamique.

 

Les ténors de la famille Bhutto-Zardari brillent par leur absence. Le chef de l’état, Asif  Ali Zardari et son fils Bilawal Bhutto-Zardari, qui coprésident le Parti du Peuple Pakistanais (PPP) ne s’entendent pas. Prenant prétexte des menaces terroristes proférées à leur encontre par les talibans du TTP (Tehreek-e-Taliban Pakistan), ils annulent les meetings les uns après les autres. Parce qu’ils n’ont rien à dire de très convaincant ? Zardari, qui a tout de même réussi l’exploit de se maintenir au pouvoir pendant cinq ans, sans que ni ses frasques ni les affaires de corruption qui lui collent à la peau ne fassent chuter le gouvernement, donne aujourd’hui l’impression d’avoir abdiqué avant l’heure une nouvelle victoire électorale.

 

Voie royale pour les concurrents du PPP ? Pas si sûr. L’ancien capitaine de cricket Imran Khan, à la tête du Pakistan Tehreek-e-Insaf (PTI, Mouvement de la Justice au Pakistan), surfe sur une vague d’antiaméricanisme exacerbé et flirte avec les religieux. Il y a 18 mois encore, il était donné gagnant. Mais il s’est jeté trop tôt dans l’arène. Du coup, en janvier dernier, il a été doublé par un « outsider » Muhammad Tahir ul-Qadri, un « sage de l’islam » rentré du Canada après des années d’exil. Il a ravi la vedette à Imran Khan et volé quelques couplets de ses tirades anti-corruption. Après avoir menacé de faire tomber le gouvernement à Islamabad en organisant un sit-in de plusieurs jours devant le Parlement, le flamboyant Qadri a cependant peu de chances de rentrer dans l’Histoire. Il mène campagne à la tête de son parti, le Pakistan Awami Tehreek (PAT). On le retrouve sur Tweeter et Facebook. Quant à Imran Khan, c’est un secret de polichinelle, il ne peut l’emporter que si telle est la volonté de l’establishment militaire.

 

Nawaz Sharif, qui fut deux fois Premier ministre, ferait la course en tête selon les sondages. Président de la Pakistan Muslim League-Nawaz (PML-N), il a justement eu la grande sagesse de ne pas céder aux chants des sirènes de Qadri, soutenant sans réserve les « partis institutionnels ». C’est en partie grâce à lui que le Parlement pakistanais a pu accomplir son mandat jusqu’au bout, une première dans l’Histoire du pays. Lui en sera-t-il reconnaissant ?

 

Portrait-robot du futur Premier ministre

Et puis il y a Pervez Musharraf qui, comme le dit avec humour l’éditorialiste indien M.J. Akbar, se prendrait volontiers pour Napoléon. Après cinq ans d’exil « auto-infligé », il est rentré pour se présenter aux élections, mais pas sous les vivats dont il avait rêvé. L’Histoire ne se répète pas. Accueilli comme le Messie après son coup d’état contre Nawaz Sharif en 1999, le général Musharraf a vu de facto son destin politique se briser lorsqu’il fut forcé de faire alliance avec les Etats-Unis à l’automne 2001.  Il affirme être revenu pour « sauver le pays ». Des mots qui n’impressionnent plus personne. Musharraf a été définitivement disqualifié par la justice pakistanaise, qui l’a placé en résidence surveillée le 20 avril, et lui a interdit de se présenter aux élections.

 

A quoi ressemble donc le portrait-robot du futur Premier ministre pakistanais ? A en croire plusieurs enquêtes d’opinion, il est assez inquiétant. Selon la plus récente, conduite par le British Council auprès de jeunes Pakistanais âgés de 18 à 29 ans, 94% d’entre eux jugent que le pays va dans la mauvaise direction. Sondage réalisé, rappelons-le, après cinq ans de démocratie… 38% des personnes interrogées souhaitent la Charia (la loi islamique), seule à même, pensent-ils, de redonner aux gens le sens de la morale, de mettre un terme à la corruption, d’apporter l’électricité, l’eau, l’éducation…. « 29% seulement des jeunes interrogés ont confiance en la démocratie », relève M.J. Akbar. Ajoutant que 64% des hommes et 74% des femmes ayant participé au sondage se décrivent comme « religieux et conservateurs ».

 

« Dans le passé, quand les Pakistanais étaient déçus par le pouvoir civil, ils se tournaient vers les généraux. Quand ils en avaient assez des despotes, ils soutenaient à nouveau les hommes politiques. Déçus par les deux, le pays semble aujourd’hui être à la recherche d’une sorte d’’autocratie islamique’ », écrit Akbar dans le Times of India. Un modèle à la Zia-ul-Haq donc. Lequel n’a jamais tenté de confirmer le succès de la formule par les urnes. « Zia gagnerait-il ce scrutin 2013 ? s’interroge l’éditorialiste. La dangereuse réponse est : probablement ».

 

Crédit photo : Marie-France Calle


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